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Les femmes libérées de Boko Haram retournent à leurs ravisseurs

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Photo / Adaobi Tricia Nwaubani : Aisha a été dotée de cadeaux coûteux par le militant de Boko Haram qui l'a prise comme sa femme

Quand des nouvelles ont émergé que certaines écolières de Chibok, enlevées par Boko Haram en 2014, avaient refusé de rentrer chez elles en compagnie des 82 filles libérées en mai, le monde avait du mal à le croire. Même la sortie d’une vidéo de Boko Haram montrant que des filles en hijab, Kalachnikov au poing qui se disaient heureuses dans leur nouvelle vie, ne suffisait pas à convaincre les gens. “Elles ont dû être forcées”, ont déclaré certains. “Ce doit être le syndrome de Stockholm”, pour d’autres. Quelle autre explication pourrait-on donner lorsqu’une fille ou une femme choisit de rester avec des hommes aussi répugnants ?

Pourtant, certaines femmes secourues par l’armée nigériane de la captivité sont volontairement de retour à la recherche de ces mêmes hommes horribles dans la forêt de Sambisa de Boko Haram, dans le nord-est du Nigéria.

Conte de fées

En janvier, j’ai rencontré Aisha Yerima, 25 ans, qui avait été enlevée par Boko Haram depuis plus de quatre ans. En captivité, elle s’est mariée à un commandant qui l’a dotée de cadeaux romantiques coûteux et de chants d’amour arabes. La vie de conte de fées dans la forêt de Sambisa qu’elle m’a décrite a été brutalement interrompue par l’apparition de l’armée nigériane en début 2016, alors que son mari était en guerre avec d’autres commandants.

Lorsque j’ai interviewé Aisha, elle était sous la garde du gouvernement pendant environ huit mois et complétait un programme de déradicalisation dirigé par la psychologue Fatima Akilu, Directrice exécutive de la Fondation Neem et Fondatrice du programme de déradicalisation du gouvernement nigérian. “Je vois maintenant que toutes les choses que Boko Haram nous a dites étaient des mensonges”, a déclaré Aisha. “Maintenant, quand je les écoute à la radio, je ris.”

 

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L’attraction du pouvoir ?

Mais, en mai, moins de cinq mois après avoir été libérée par les soins de sa famille dans le nord-est de la ville de Maiduguri, elle y est retournée en cachette. Au cours des cinq dernières années, le Dr Akilu a travaillé avec les anciens membres de Boko Haram – y compris certains commandants, leurs femmes et leurs enfants – et avec des centaines de femmes qui ont été secourues de la captivité. “La façon dont les femmes ont été traitées en captivité avec Boko Haram dépend du camp dans lequel la femme a été retenue. Cela dépend du commandant qui gère le camp”, a-t-elle déclaré. “Les femmes les mieux traitées étaient celles qui se sont volontairement mariées avec des membres de Boko Haram ou qui ont rejoint volontairement le groupe, et ce n’est pas la majorité. Toutes les femmes n’ont pas eu le même traitement”.

Aisha s’était vantée du nombre d’esclaves qu’elle avait dans la forêt de Sambisa, du respect qu’elle avait reçu d’autres commandants de Boko Haram et de la forte influence qu’elle avait sur son mari. Elle l’a même accompagné pour combattre une fois. “C’étaient des femmes qui, pour la plupart, n’avaient jamais travaillé, n’avaient aucun pouvoir, aucune voix dans les communautés, et tout à coup elles étaient responsables de 30 à 100 femmes qui étaient maintenant entièrement sous leur contrôle et à leur portée. “, a déclaré le Dr Akilu.
“Il est difficile de savoir par quoi le remplacer lorsque vous rentrez dans la société parce que la plupart des femmes retournent dans des sociétés où elles ne pourront pas exercer ce genre de pouvoir”.

 

Toujours … sous le choc

 

En plus de la perte de pouvoir, le Dr Akilu croit que les femmes pourraient volontairement retourner à Boko Haram, à cause de la stigmatisation d’une communauté qui les traite comme des parias en raison de leur association avec les assassins. Il y a aussi les conditions économiques difficiles. “La déradicalisation n’est qu’une partie du processus. La réintégration en fait également partie. Certains d’entre eux n’ont aucun moyen de subsistance autour d’eux“, a déclaré le Dr Akilu. “Le type de soutien que vous avez dans les programmes de dé-radicalisation ne vous suit pas lorsque vous partez. Ils sortent souvent des programmes de dé-radicalisation, mais ils luttent dans la communauté et c’est cette lutte qui les conduit souvent à revenir en arrière” dit-elle.

Récemment, j’ai visité la famille d’Aisha, qui était encore sous le choc avec son départ et s’inquiétait de son bien-être et de sa sécurité. Sa mère, Ashe, a rappelé qu’au moins sept ex-épouses de Boko Haram qu’elle connait, toutes des amies de sa fille, étaient retournées dans la forêt de Sambisa  bien avant sa fille. “Chaque fois qu’une d’entre elle disparaît, sa famille vient chez nous pour demander à Aisha si elle avait entendu parler de leur fille”, a-t-elle déclaré. “C’est ainsi que je le savais.”

Certaines femmes ont contacté Aisha après leur retour avec Boko Haram. Sa soeur cadette, Bintu, était présente lors de deux appels téléphoniques au moins. “Elles lui ont dit de venir les rejoindre mais elle a refusé”, a déclaré Bintu. “Elle leur a dit qu’elle ne voulait pas revenir en arrière.”

La vie sur la bonne voie ?

Contrairement à certaines anciennes épouses de Boko Haram que j’ai rencontrées et qui luttent pour survivre à des conditions économiques difficiles ou à la stigmatisation, la vie d’Aisha semblait être sur la bonne voie. Elle gagnait de l’argent en achetant et vendant du tissu, assistait régulièrement à des événements sociaux et publiait des photos d’elle-même sur les réseaux sociaux et avait une chaîne de prétendants. “Au moins cinq hommes différents voulaient l’épouser”, a déclaré sa mère, soulignant qu’il ne pouvait pas y avoir une plus grande forme d’acceptation pour une femme, et en présentant cela comme la preuve que sa fille ne souffrait d’aucune stigmatisation de la part de la communauté. “L’un des hommes vit à Lagos. Elle pensait l’épouser”, a-t-elle dit.

Mais, tout a basculé quand Aisha reçut encore un autre appel téléphonique des femmes qui étaient rentrées dans la forêt, l’informant que son «mari» de Boko Haram était maintenant avec une femme qui avait était sa rivale. Depuis ce jour, Aisha qui était vivace et disciplinée est devenue recluse.  “Elle a cessé de sortir, de parler ou de manger”, a déclaré Bintu. “Elle était toujours triste”.

Deux semaines plus tard, elle est partie de la maison et n’est pas revenue. Certains de ses vêtements manquaient. Ses téléphones étaient éteints. Elle a pris son fils de deux ans qu’elle a eu avec le commandant dans la forêt de Sambisa, mais n’a pas emmené l’autre enfant qu’elle avait de son premier mariage avant son enlèvement. “La déradicalisation est compliquée par le fait que nous avons une insurrection active et en cours. Dans les cas où un groupe a eu un accord avec le gouvernement et a déposé les armes, il est plus facile”, a déclaré le Dr Akilu. “Mais, quand vous avez des pères, des maris, des fils encore dans le mouvement, ils veulent être réunis, en particulier les femmes”.

Asta, une autre ancienne “femme” de Boko Haram, m’a dit qu’elle avait entendu parler des nombreuses femmes qui revenaient au groupe, mais n’a pas l’intention de le faire elle-même. Cependant, l’enfant de 19 ans a décrit à quel point son mari lui manque terriblement et à quel point elle veut entendre parler de lui et se retrouver avec lui. Mais elle a insisté qu’elle ne veut plus revenir plus dans la forêt, même s’il le lui demandait. “Je lui dirai de venir et de rester ici avec nous et de vivre une vie normale“, a-t-elle déclaré.

Mais, comme chez Aisha, le désir d’être avec l’homme qu’elle désire peut devenir plus fort pour Asta que l’aversion pour un groupe responsable de la mort de milliers de personnes dans le nord-est du Nigéria et le déplacement de millions de personnes dans les camps de réfugiés.

Extraits de la BBC, Lettres d’Afrique (bbc.com)
Par Adaobi Tricia Nwaubani