Home SOCIÉTÉ 23 juin, Journée Internationale des Veuves : Perceptions d’une veuve

23 juin, Journée Internationale des Veuves : Perceptions d’une veuve

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Comme si l’épisode douloureux de la perte d’un mari ne suffisait pas, il faut en plus s’occuper des nombreuses pratiques de veuvage insoutenables, tout cela au nom de la tradition et de la culture. Le traumatisme et le choc peuvent être la seule explication plausible pour que moi, une femme hautement qualifiée, ayant une fonction publique et capable de prendre mes décisions en toute indépendance et souveraineté, accepte d’être réduite en robot.

Aujourd’hui, trente-huit ans après la mort subite de mon mari, Mustapha Sosseh en 1979, je suis en mesure de revenir sur ces rituels et chercher à comprendre comment et pourquoi je les ai appliqués sans un iota de résistance. La vérité est que mon intelligence émotionnelle était à son plus bas niveau de reflux. Je venais d’être foudroyée par la nouvelle du décès brutal de mon mari. Même avant que cette nouvelle ne tombe, j’avais commencé à recevoir des instructions sur ce qu’il fallait faire et je répondais mécaniquement.

Mustapha est mort un vendredi et vu l’importance accordée à cette journée, il a été décidé qu’il soit enterré le même jour. Cela était contraire aux souhaits de mes parents qui voulaient une autopsie, mais les considérations islamiques ont pris le dessus et il a été arrêté de l’enterrer après les prières du vendredi (Jumma).

Tout s’est passé très vite jusqu’aux décisions importantes comme  celles de m’empêcher de voir le corps de Mustapha avant l’enterrement, car selon eux, ce serait trop bouleversant pour moi. Tout cela m’a totalement contrariée.

En recevant les nouvelles du décès de Mustapha, j’ai dû enlever tous les bijoux, couvrir ma tête et m’asseoir sur le sol. Plus tard, alors que les hommes étaient à l’enterrement, la deuxième partie des rites de la veuve avait lieu. D’abord, je devais être lavée par une parente âgée de Mustapha (la dernière fois que mon corps a été lavé par quelqu’un d’autre remonte à mon enfance) puis mes tresses devaient être défaites. Ce rituel est symbolique et représente la libération d’une femme des liens du mariage. Il est toujours fait, qu’il y ait des tresses ou non, car il symbolise la séparation d’une façon aimable ou désagréable selon la relation de la veuve avec la famille. Il donne l’occasion aux beaux-parents de faire l’éloge public ou de faire honte à la veuve. Assise sur le sol sous un auvent composé d’un pagne maintenu en place par quatre sœurs/cousines tenant un coin du pagne chacune, une cinquième enlève les tresses en louant ou en dénigrant la veuve. Heureusement pour ma famille et mes amis, la mienne était une séparation aimable car j’avais d’excellentes relations avec mes beaux-parents.

Après quoi, vêtue de blanc, je me suis assise sur le sol pour recevoir les condoléances des amis et sympathisants. J’étais mal à l’aise et c’était douloureux, mais je devais le supporter pendant trois jours. Le troisième jour, mes beaux-parents m’ont fourni le matériel d’usage de ma période de veuvage. Ce sont les vêtements que je porterai pour la période de l’iddah. L’Islam exige que, après la mort d’un mari, la femme passe une période d’attente de quatre mois et dix jours. Si la veuve est enceinte, l’iddah se poursuit jusqu’à la naissance de l’enfant, que ce soit avant la période prescrite ou plusieurs mois après. Mon iddah durerait sept mois puisque j’étais enceinte de trois mois seulement à l’époque.

L’usage de ces vêtements est dicté par le désir de montrer la veuve peu attirante pour les autres hommes et comme une marque de respect et d’honneur pour l’homme mort. Le fait de porter un tel habillement rend la veuve facilement reconnaissable, ce qui la rend susceptible d’être abusée par des personnes qui pensent que le veuvage est une malédiction. En raison de mon statut dans la société, je n’ai pas souffert ouvertement d’abus. Je fus cependant soumise à des actes secrets par des individus insidieux qui allaient soit murmurer des malédictions, soit jeter du charbon à l’arrière sur mon passage pour que mon malheur reste avec moi et ne les poursuive pas.

Il m’est revenu qu’une de mes voisines, chaque fois qu’elle m’apercevait sur mon balcon, faisait un «jutu» (c’est l’acte d’enlever son pagne et de me montrer ses fesses pour me maudire). Je ne l’ai jamais vue et je n’ai informé de son acte odieux qu’après sa mort. Elle est morte avant que ma période de deuil ne soit terminée et c’est seulement alors que ma sœur m’a parlé de ses actes fantaisistes. Malheureusement pour elle, ses tentatives pour conjurer la mort ont été inefficaces car elle est morte avant même que je finisse ma période de deuil.

Le veuvage est accompagné de nombreuses instructions. Les habits ne peuvent être changés que les vendredis pour la lessive. Ce jour-là, la veuve met sa tenue blanche. Ils ne doivent pas être repassés. Les règles s’appliquent également aux soins corporels. La toilette parfumée n’est pas autorisée et la veuve ne peut utiliser que du savon de lavage ordinaire. Les cheveux ne peuvent être tressés et ne doivent être lavés que les vendredis. Mon visage était couvert de boutons.

Mon beau-frère Modou et mes amis d’Eustaz m’ont sauvée de cette épreuve. Ils m’ont convaincue que je peux utiliser mes articles de toilette normaux et porter mes propres vêtements. D’une manière reconnaissante, je suis retournée à mes soins de santé normaux. Après tout, qui savait ce que j’ai fait dans l’intimité de ma salle de bain. Je n’ai pas jeté les vêtements, car je ne voulais pas bouleverser mes beaux-parents.

Une chose que je n’ai jamais subie était la ségrégation totale dont d’autres veuves souffrent. Ma famille aimante et attentionnée m’a sauvée en m’incluant dans tout et en essayant de rendre ma vie aussi normale que possible. L’exclusion des activités familiales et sociales normales peut avoir un effet débilitant sur la psyché de la veuve. Si sévère soit-elle, cette exclusion n’est cependant rien à côté de certaines pratiques que les veuves de certains autres pays d’Afrique de l’Ouest connaissent. On peut citer par exemple le sommeil avec le cadavre dans une pièce ou l’obligation de boire l’eau dans laquelle le corps du défunt a été lavé pour prouver que vous n’aviez aucune responsabilité dans sa mort.

Fait intéressant, pendant que vous êtes intouchable durant la période de deuil, tout ce que vous avez utilisé au cours de la même période doit être détruit lorsque l’iddah est terminé. Les draps, les couvre-lits et les serviettes sont tous enlevés. Les vêtements devaient être offerts en aumône, mais dans mon cas, les miens étaient déjà des chiffons et ne pouvaient pas être utilisés.

Ma période de veuvage était douce par rapport à ce que beaucoup d’autres femmes traversent. Cela ne m’a pas empêché de pleurer chaque jour, car la mort est si cruelle et définitive. Citer cette journée est une occasion pour moi de raconter mon histoire, mais aussi d’attirer l’attention sur le fait qu’il existe des veuves dont les vies sont rendues insupportables par des pratiques de veuvage intenables. Ces pratiques doivent être bannies à jamais.

Adélaïde Sosseh