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Joindre le geste à la parole dans la nouvelle Gambie

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Comme une forme de vie à base d’œstrogène, contrairement à mes homologues pleins de testostérone, je suis censée gober la plupart des propos et passer à autre chose. Ne pas se battre. En tant que femme adulte, c’est l’étape logique vers la paix pour mon espèce. Mais je n’aime pas qu’on me dise quoi faire, quoi penser et surtout, comment agir dans un contexte ou une situation donnée. L’acceptation passive du destin sans la fierté est une torture étonnamment déraisonnable pour mon âme. Le fait est que je ne suis pas stoïque. Les stoïciens sont des personnes qui souffrent depuis longtemps et qui acceptent sans équivoque leur destinée. Je mène donc mon meilleur combat. Et sans relâche.

Quand je regarde tout autour, il n’y a rien à gagner d’un esprit strict ou incontestable. C’est ennuyeux. Très terne. Vous êtes vous déjà demandé pourquoi Dieu nous jugera à la fin ? Eh bien, c’est parce que nous avons le libre arbitre. La liberté de choix, de plein gré, d’acceptation ou simplement de refus de tout ce qui n’a pas de sens pour nous. La médiocrité est le compagnon fidèle de la passivité. Il est loisible de se reposer sur ses lauriers. Si nous sommes éduqués seulement pour être asservis dans des endroits étranges que nous appelons institutions et/ou entreprises, attendre  tous les matins qu’on nous donne du travail, cela change les  gens.

Récemment, j’ai eu un contrat avec une mission. J’ai pris un long congé au niveau de mon  travail pour voir l’effet que cela fait d’utiliser mes compétences dans une activité autre que celle que j’ai habituellement. Le travail commençait à 9h00 et se terminait à 18h30, avec deux pauses. Il en était ainsi tous les jours dans l’accomplissement des tâches quotidiennes attribuées par le superviseur. Le temps passait chaque jour très vite et j’étais chaque fois excitée à l’idée d’aller travailler. Aucun mot ne peut traduire le sentiment de satisfaction que j’éprouvais à ce moment.

Pour moi, la formation continue que j’avais au travail était la seule motivation. Mais il y en avait plus. La  cuisine commune était équipée d’une cafetière, d’une machine à expresso, d’une bouilloire et d’un four à micro-ondes pour répondre à tous les besoins des travailleurs. De plus, il y avait du café, du thé, du sucre et du lait gratuits et disponibles pour tous, du chef de l’établissement à la dernière personne impliquée dans la mission. Sans parler des biscuits.

Malheureusement, comme toutes les bonnes choses ont une fin, après six semaines de travail très apprécié et ponctué d’une grande recommandation, il  nous a été signifié la fin de la présente mission et le souhait de nous garder  pour les prochaines missions. C’était la satisfaction des deux cotés. En fin de compte, ce qui me manquera le plus par rapport à ce travail que je viens d’effectuer, c’est la délimitation claire des tâches, conformément aux termes de référence, pour chaque journée de travail et le traitement humanitaire de tout le personnel. Sans oublier la motivation salariale  conséquente et le bonus à la fin de la mission.

Maintenant, nos institutions, en particulier les institutions gouvernementales, ont beaucoup à apprendre du modèle de cette mission. Selon les experts internationaux qui sont venus travailler en Gambie, ils n’ont jamais rencontré une équipe aussi diligente dans les missions qu’ils ont auparavant effectuées  en Gambie. On peut supposer que les Gambiens (y compris moi-même) n’ont jamais travaillé dans un environnement aussi respectueux et n’ont jamais été traités avec autant de dignité dans leur vie professionnelle. Pas étonnant que nous ayons tous donné le meilleur de nous-mêmes.

Ce n’est pas le cas dans nos institutions respectives où nous nous sentons peu motivés dans la volonté de montrer notre meilleur potentiel. Où même une simple boisson du matin doit être achetée par un fonctionnaire qui a quinze ans d’expérience de travail sur une échelle de salaire de 7000.00 Dalasi par mois ou moins. S’il enlève ses frais de transport quotidiens de la maison à son lieu de travail, il lui reste à peine suffisamment d’argent pour procurer le petit-déjeuner à ses enfants. Pendant ce temps, le personnel de direction, avec peut-être un salaire quatre fois supérieur, a tous les privilèges : boissons, eau minérale, lait, sucre, etc. Quelle injustice et quelle démotivation pour le personnel subalterne dans nos institutions respectives !

Juste pour dire …

Aujourd’hui, nous parlons de l’économie de la connaissance, où la connaissance est la force motrice pour toutes les réalisations des institutions. Pour chaque travailleur dans l’économie de la connaissance, l’accomplissement le plus important est de comprendre le but et les objectifs de l’établissement et/ou de l’entreprise dans laquelle il travaille. Chaque département ou unité de l’établissement doit être orienté vers la réalisation des buts et objectifs préétablis. Ceux-ci peuvent être incorporés dans les stratégies à long, moyen et court termes des institutions.

Nous ne manquons pas de génie capable de mener des initiatives bien pensées et des plans stratégiques dans nos institutions respectives. La Gambie a trop de  politiques en attente d’être mises en œuvre. Dans ma petite expérience acquise  durant les réunions, les examens de politiques, les mises en œuvre de projets, j’en ai vu assez pour être convaincue par leur aspiration. Ce qui nous manque, c’est le leadership pour ressortir ces études  poussiéreuses dans divers classeurs de ces endroits étranges que nous appelons des institutions ou des entreprises.

Le travail qui vient à nous paye nos salaires et revient au système sous forme de remboursement de nos dettes, car il est trop insignifiant pour répondre à nos besoins. Les dettes créent plus de dettes, car si le salaire ne suffit pas à la fin du mois, cela ne peut pas suffire à la dette. C’est le découvert qui s’étend à la surmultiplication.

Pour les gens trop paresseux pour se familiariser avec l’option de la surmultiplication, le jeu final est clair. Prendre un raccourci est l’inverse du problème. Cela fait allusion à la prise de pots-de-vin, à l’escroquerie durant les heures de travail, à couper par-ci et par-là pour adapter nos besoins où les salaires ne correspondent pas etc. etc. Le système est féodal, c’est le moins qu’on puisse dire.

À l’ère de la connaissance, il n’y a pas de raison réelle pour  qu’un employé plutôt qu’un autre soit choisi pour l’investissement et le développement, à l’exception des traits inhérents à son QI et même à son intelligence émotionnelle. Oh oui, l’intelligence émotionnelle est la nouvelle marque déposée. Qui veut travailler avec un employé irrespectueux ou arrogant ?

Dans la Gambie d’aujourd’hui, les gens travailleront pour moins, préférant la stabilité à la fierté et au respect de soi. Personne ne veut jouer les trouble-fête. Les personnes ayant une activité lucrative, tout en étant assez satisfaites de leur emploi, sont incertaines. La jeune génération d’intellectuels est considérée comme une menace plus qu’une concurrence raisonnable. Les jeunes ont toutes les connaissances requises, mais aucune pratique. Sur une échelle de cent, c’est du 50-50. En bref, les institutions / entreprises / administrations sont des endroits étranges !

Je suppose que vous, mes lecteurs, faites la même évaluation.

Pas étonnant que beaucoup de gens aient apprécié la parodie au sujet de l’organisation générale de la médiocrité. Pour les années d’âne, l’héroïne de l’histoire a patiemment rivalisé. Pas pour la reconnaissance imméritée de technocrates indignes soutenus par les nuances d’un pedigree, non plus pour la reconnaissance par des fonctionnaires usés par le temps, qui passent la plupart de leur vie à jongler avec un poste de responsabilité au nom de l’expérience. Mais porté par le désir de donner le meilleur son potentiel dans la promesse d’une cause plus digne qu’elle-même.

Beaucoup de mes lecteurs se sont représentés dans la parodie, en particulier les jeunes fonctionnaires qui se voient continuellement nier la possibilité de représenter leurs institutions. D’autres sur les échelons supérieurs ont reçu un coup dans le ventre, car en effet «une vieille femme se sent toujours mal à l’aise quand les vieux os sont mentionnés dans un proverbe». Eh bien, qui n’a jamais péché avant, lance la première pierre … comme l’a dit un jour Jésus de Nazareth. Plus saint que le Pape. C’est une farce faite par les privilégiés.

La parodie se poursuivra, car toutes les histoires doivent avoir une fin. En temps voulu …

L’écrivain américain -gambien, Jamal Drammeh, a récemment écrit : “Ne vous engagez pas dans des spectacles prétentieusement serviles pour obtenir une reconnaissance. Si vous le faites, les faveurs que vous recevrez en retour, ne dureront pas longtemps ou ne vous donneront aucun réel plaisir ou  sentiment d’accomplissement. Dans la plupart des cas, cette attitude servile aura un effet inverse et vous causera plus de mal au final. La prétention peut imiter l’authenticité, mais le pouvoir d’accomplir l’abandonne à la fin. “

Merci pour ces magnifiques mots Jamal !

Nous devons éliminer la prétention et nous efforcer de donner le meilleur de nous-mêmes  afin de réussir en tant que nation. Les performances sont mieux définies dans le contexte des bonnes personnes, au bon endroit au bon moment, avec la bonne rémunération, puis-je ajouter. Sans lequel, c’est la corruption des valeurs, l’affaiblissement de la gouvernance et l’échec abyssal des sociétés décentes. Je ne peux pas être qualifiée plus que mon patron et être aux ordres de mon patron. Mais vingt-deux ans de patriotisme basé sur ce que vous connaissez, plus que ce que vous savez, ont entraîné un affaiblissement de la capacité institutionnelle sans précédent dans les annales de notre histoire.

Le peuple gambien a beaucoup combattu et abandonné tout pour se tourner vers un changement de gouvernement. Quatre mois plus tard, nous avons toujours l’espoir que les choses changeront, que les réformes institutionnelles exigeront des règlements précis qui renforceront l’Etat de droit, la bonne gouvernance et stimuleront la capacité institutionnelle. Nous espérons toujours …

Sur la photo de gauche: Kebba Mamburay, Saikou Jabai, moi-même et Inta Lase derrière. Des collègues au travail.

Par Rohey Samba