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Lettre à mes filles

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Cher Jewo et Bobo,

J’ai attendu longtemps et c’est difficilement que je vous écris, mes filles. Ce n’est pas une déviance des normes parentales mais basé sur le respect fondamental. Vous êtes mes reflets, mes propres filles. J’étais fière de savoir à 20 semaines de grossesse que j’allais avoir des filles. J’ai passé beaucoup de temps à penser à vous avant votre naissance et après que je vous ai mises au monde. Je ne me souciais pas de la façon dont vous seriez nommées, j’ai laissé cette charge à votre père. Je savais que vous seriez tout ce que je voulais et plus encore.

J’ai  trente-cinq ans au moment où je vous écris cette lettre, une adulte qui a élargi le cercle de ses expériences de la vie en tant qu’africaine, noire et femme, mais qui n’a pas été indûment affectée ou vindicative face aux  aléas de la vie. J’ai vécu un peu. J’ai grandi davantage. Et je suis à une station où le train de la vie veut me reconnecter avec le présent.

Hier, j’ai lu dans les journaux comment Ivanka Trump a influencé son père, le président actuel des États-Unis, Donald Trump, afin de l’amener à faire des frappes aériennes sur la Syrie en réponse à l’émotion qu’elle a ressentie face à l’attaque au gaz qui a causé de nombreux morts en Syrie, particulièrement chez les enfants. Cette lecture m’a arraché un sourire car elle a fait remonter dans mes souvenirs une scène similaire dans mon propre ménage. Bobo, quand tu avais 3 ans, un jour ton père avait enveloppé tes petits doigts, comme deux pois dans la même gousse, je pourrais te voir provoquer une réaction similaire de la part  de ton propre père s’il était président.

Ma réplique exacte, Aja. Nous sommes également deux pois dans la même gousse ou dois-je parler comme les Wolof, les deux parties d’une même noix de kola. Pourtant, notre ressemblance physique est là où tout se termine, ma polyglotte gauchère. Ton tempérament est calme et ton comportement, tranquille. À l’âge de six ans, tu m’apprenais à être calme. Pourtant, tu n’es la propriété de personne. Bien que je n’intervienne pas beaucoup dans votre rivalité entre  frères et sœurs avec votre frère aîné, je suis convaincue par votre attitude sur les questions relatives à votre propre bien-être que vous prenez en face de n’importe quelle brute sans faire de tollé. À l’âge de 6 ans, j’ai vu la soif de l’excellence dans ton regard et la gentillesse innée dans ton attitude. Principalement pour ces raisons, je vois beaucoup de ma mère en toi, même dans ta couleur de peau plus claire.

Dans la vie, tu es venue si vite, j’ai dû demander à la sage-femme accoucheuse si c’était vraiment toi. Au fur et à mesure qu’elle te soulevait et  t’amenait à la salle de bain, tu la tenais si fort, elle riait en faisant cette blague : «tu  ne vas  pas tomber, petite fille » tu avais trouvé  goût à la vie, même si j’ai dû te laisser à 2 mois pour poursuivre mes études pendant 2 ans. Le jour où je suis retournée à la maison, tu as couru jusqu’à moi et ne m’a jamais quittée, ma mère était déchirée et m’a priée de te laisser avec elle pour une nuit de plus. Tu avais refusé et m’a suivie chez moi cette même nuit.

Bobo. Tu es étincelante d’enthousiasme et bouillonnante de vie. Tu es compétente en relation publique depuis l’âge de 3 ans et une excellente interprète. Le monde est ta scène et tu as fait une grande entrée, tenant ton propre corps avec tes petites mains. L’attitude de «ne joue pas avec moi» me rappelle beaucoup de moi-même, tout comme ta soif de créativité et ta persévérance. Ton joyeux désintéressement envers quiconque, sauf ton papa, m’étonne. Pourtant, ta bonne  humeur m’enveloppe.

Ton père, de la tradition Wolof, m’a donné l’honneur de te nommer car tu es mon troisième enfant. Je t’ai donné le nom de ma propre mère, sans aucune hésitation. Qui d’autre pour nommer ma propre fille ? Cependant, tu exploites bien le talon d’Achille. Avec moi et tes frères et sœurs, tu défends tes caprices avec la plaisanterie que tu es notre « mère ». En ce temps là, tu apprenais le Fula, afin de nous «materner» davantage.

Vous êtes absolument incapables de me voir triste, mes filles. Et il est absolument impossible de vous dissuader de rendre ma vie merveilleuse, le seul sujet de conversation dans votre vocabulaire limité, une sonate dynamique qui remplit le fond de ma vie avec des bisous, l’amour et le rire. Vous ne m’invitez pas à remettre en question ma valeur ou à minimiser ma maternité. Vous m’avez aidée à mettre l’accent sur une vie saine et heureuse.

Il y a 5 ans, j’ai dit que j’allais réussir à 35 ans. C’était un casse-tête qui me faisait trembler. J’ai réussi à 35 ans, mes filles. J’ai traversé certaines difficultés et maintenant je suis sur une impasse majeure. Je ne vous raconterai pas les détails de mes expéditions, mais je paraphrase, dans l’espoir qu’un jour, lorsque vous serez deux adultes, vous puissiez déchiffrer les éléments pertinents des banalités. Pendant ce temps, je me  questionne sur les fondements de mes relations. Quel que soit le résultat, je dois à ma famille une relation au nom de Dieu et personne d’autre.

Je n’ai pas développé de présentations pour les incidents désagréables que j’ai recueillis, pour une variation médiocre des normes que j’ai essayé de développer en vous. Le passé n’est intéressant  que s’il en ajoute à notre inventaire des connaissances et augmente nos expériences. Et je vous épargnerai les annotations hautement subjectives que je ne fais pas dans les affaires pour lesquelles je ne suis pas d’accord. Je justifierai cependant les idéaux pour lesquels je résisterai en ce qui concerne la vie, dans l’espoir que vous me comprendriez un jour, même si vous n’êtes pas totalement d’accord avec moi.

Ce qui est à retenir pour moi n’est pas de me faire l’illusion d’avoir eu un parcours objectivement bon ou mauvais. Je ne cherche pas à lutter contre le destin, mais je m’attaque au fait que je suis mon propre destin. Ce destin est arrivé parce que moi je suis le maître et lui le serviteur. Je suis née pour vous donner la vie. Et je m’engage à être votre mère et votre aînée. Pourtant, je suis moi. Je ne suis pas née pour être la propriété de quelqu’un, en location, à louer ou à sous-louer. Je suis née  fille de quelqu’un pour donner naissance à mon tour.

Je me soucie pour vous comme toute mère. Je ne sais pas où les aléas de la vie vous emmèneront dans le futur. Que vous soyez de moi, c’est une illusion que je ne peux pas me faire, ni dans l’ouverture d’esprit de la vie ni dans la générosité de l’esprit. Que vous êtes de moi et que nous sommes tous du Créateur, le Donneur de la vie et le Preneur des âmes est la seule réalité qu’il existe et je suis forte de la force que je reçois de Lui.

Je vous garantis qu’il y a toujours quelque part quelqu’un qui souhaite votre échec et votre malheur. « Si Allah t’afflige d’une calamité, nul ne peut l’enlever, sauf lui. S’il a l’intention de donner une faveur, aucun ne peut retenir sa bonté. Il l’accorde à n’importe lequel de ses serviteurs, comme cela lui plaît. Il est celui qui pardonne, le Miséricordieux. » (Surat Yunus, 10: 107)

J’ai décidé de vous écrire au moment où je ne suis ni trop vieille, ni trop jeune pour rependre des calomnies. Je suis en bonne santé et ai l’esprit sain de Mashallah.

Je me préoccupe pour vous au sujet des vices qui guettent les filles de votre âge et qui les font perdre leur potentiel et descendre  du wagon avant d’atteindre la fleur de l’âge. Je crains que la vie ne vous traite mal, parce que vous êtes des filles ; que vous ne contractiez une grossesse d’un garçon incapable ou que vous ne vous mariiez avec un homme sans valeur. J’ai beaucoup d’ambition pour vous deux. Tous les actes que je poserais iront dans le sens de vous offrir un environnement paisible et respectueux qui vous procure des avantages. Mais finalement, votre vie est dans vos propres mains. Quoi que vous en fassiez, je serai là à toutes les étapes, jusqu’à ce que mon temps soit écoulé … car je reste, Votre Mère …

Extraits du livre, 35 par Rohey Samba.