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« Je regrette qu’aucune femme n’ait était désignée au sein des autorités intérimaires de Kidal… » Gouverneur de Kidal

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De l’avis du nouveau chef de l’exécutif de la région de Kidal, qui s’est prêté aux questions de « The Women’s Torch » dans le cadre du 8 mars,  la présence des femmes dans cet organe de décision aurait permis un meilleur examen des questions les concernant.

WT: Monsieur le Gouverneur prend fonction au moment où les femmes à l’échelle de la planète, dont les Kidaloises, s’apprêtent  à célébrer la journée à elles dédiées. A cette occasion, quelles sont vos priorités pour les femmes de Kidal ?

A mon avis, il y a lieu de faire la part des choses, car les questions politiques au niveau régional relèvent des élus. L’implication des jeunes et des femmes dans la gestion des affaires locales est une question politique qui relève des élus, à eux de trouver les moyens, dans le cadre de la démocratie, pour impliquer ces couches dans la gestion locale.

Au niveau de l’administration, la question des jeunes et des femmes demeure une préoccupation  pour le gouvernement malien. La preuve, une Politique Nationale Genre a été définie par le gouvernement, qui est responsable de sa mise en œuvre. Et le Gouverneur représente le gouvernement au niveau des régions.  De façon pratique, on sait que la région de Kidal a connu plusieurs soubresauts qui ont touché essentiellement les femmes, car elles constituent la couche sociale la plus vulnérable lors des conflits. C’est cette couche qui supporte l’essentiel du poids de la crise. Des femmes à Kidal ont perdu leurs maris, leurs fils, leurs pères, leurs frères qui sont traditionnellement les soutiens d’une femme.De mon point de vue, s’il y a des actions de développement prioritaires aujourd’hui à Kidal, elles doivent s’adresser aux femmes veuves et victimes de cette crise.

Concrètement, il serait souhaitable que les activités génératrices de revenus (AGR) puissent être inclues dans un programme visant à aider les femmes à disposer du minimum vital. Avant la crise, certaines femmes faisaient le petit commerce qui se trouve entièrement détruit aujourd’hui, les infrastructures et les biens pillés. Celles-ci doivent être soutenues afin qu’elles puissent reconstituer ce commerce dont elles vivent.

D’autres femmes faisaient le mini élevage. Elles ont vu leurs animaux disparaître ous’égarer à cause de l’insécurité ou tout simplement, les jeunes qui étaient chargés de la conduite de ces animaux sont allés en exil ou se sont fait tuer. Il faut aider les femmes à reconstruire ces petites activités.

D’autre part, je regrette personnellement que dans la région de Kidal, aucun des trois groupes signataires (Gouvernement, CMA, Plateforme) n’ait désigné une femme au sein des autorités intérimaires. On aurait pu assurer la présence des femmes dans cet organe de décision pour que les questions qui les concernent puissent trouver un bon cadre de discussion et favoriser certaines prises de décisions.

En tant que Gouverneur de la région, comment comptez-vous impliquer les femmes dans ce qui demeure la préoccupation de tous, à savoir la recherche de la paix ?

 

Au niveau de la Région de Kidal, les femmes ont déjà un cadre de concertation CMA-Plateforme. Je crois qu’il faut le renforcer en créant un forum commun qui va regrouper les deux groupes de femmes, à l’intérieur duquel elles peuvent échanger et proposer des solutions. S’il y a des comités locaux qui travaillent sur la paix et la cohésion sociale, il faudrait que les femmes et les jeunes  soient partie prenante dans ce mécanisme au même titre que les groupes armés, c’est-à-dire les hommes. La voix des femmes est très importante pour faire la paix car elles sont les premières victimes des conflits.

Quels sont vos projets par rapport aux problèmes de santé, d’éducation, d’eau et autres que les populations de Kidal connaissent depuis le début des tensions dans le septentrion ?

La région de Kidal a une configuration très complexe. Vous avez les centres urbains qui sont comme des petites bourgades, ou des villes et des points d’eau. Ces centres urbains sont très éloignés les uns des autres, or la carte sanitaire de la région Kidal ne couvre que les grandes circonscriptions : chefs de lieux de régions, de cercles, de communes. Il y a aussi des populations qui vivent dans des zonesautres que ces chefs lieux de régions, de cercles, de communes et ces populations dans beaucoup de cas, n’ont pas accès aux services sociaux de base. C’est depuis 2011, presque sept ans, que la région de Kidal est dans cette situation difficile. Les services sociaux de base  (l’eau, la santé, l’éducation) ne sont pas servis de façon satisfaisante aux populations. Il est prévu dans le cadre de la reconstruction, de remettre en l’état les points d’eau, les centres de santé, les écoles, les dispensaires. Il y a déjà un plan national pour la remise en l’état des services sociaux de base. Mais, en plus de l’existant il faut en créer de nouveaux or, l’un des problèmes par exemple dans le secteur de la santé, c’est l’insuffisance de personnel de santé. Le personnel est insuffisant et inadapté. Quand vous avez des centres de santé qui sont fréquentés par des femmes nomades,ne comprenant que la langue tamasheq et vous leur envoyez du personnel sanitaire (infirmières et matrones) qui parle français, bambara, sonrhaï ou toutes autres langues que le tamasheq, le service ne peut être rendu convenablement à cause de la barrière linguistique. Sachant que ces questions-là sont intimes, la présence d’interprètes n’est pas indiquée.

On ne doit pas avoir peur de poser les problèmes pour trouver des solutions dans l’intérêt des populations. Il faut favoriser la formation des agents de santé pour que les services sociaux passent facilement surtout en matière de santé maternelle et infantile

Les femmes et les enfants ont été utilisés dans un passé récent comme chair à canon. En tant que gouverneur, comment comptez-vous faire pour donner  à la femme sa véritable place et éviter qu’elle soit utilisée comme ‘’bétail électoral’’?

De façon générale au Mali, les hommes politiques utilisent les femmes comme bétail électoral et pour organiser les événements, servir leurs seules ambitions maisils ne les impliquent passuffisamment dans la gestion de la chose publique. Dans beaucoup de sociétés, il est inconcevable qu’une femme dirige. Dans la société touarèguepar contre, la femme jouit d’une certaine liberté et d’une réelle considération, elle est écoutée.

Dans le cadre des conflits, nous avons la Minusma qui a pour rôle d’assurer la protection des civils en général et de s’interposer entre les groupes armés pour protéger les civils. Certains Maliens se demandent pourquoi on ne permet pas aux groupes armés de la Plateforme de rentrer dans la ville de Kidal. C’est précisément parce que la communauté internationale qui nous assiste,a peur qu’il n’y ait des affrontements à l’intérieur de la ville de Kidal, cequi va encore toucher principalement la population civile, c’est-à-dire les femmes et les enfants. Le rôle du gouverneur c’est de poursuivre cette logique, de travailler en étroite collaboration avec la Minusma et la communauté internationale pour que les femmes, les enfants, les civils en général souffrent le moins possible des conflits qui peuvent naitre aussi bien dans cette région que dans d’autres endroits du pays.

« Les autres femmes du Mali doivent sensibiliser leurs sœurs de Kidal pour qu’elles comprennent que leur salut se trouve dans la paix au niveau de la région parce qu’elles sont les premières victimes de la guerre. »

Mais le gouverneur ne peut pas à lui seul gagner la paix et donc éviter les affrontements. Cela implique tout le monde. Dans le cas d’espèce, il revient aux femmes de refuser la logique de la guerre. Malheureusement à Kidal, à plusieurs reprises, ce sont les femmes qui sont dans les rues, ce sont elles qui défendent les thèses guerrières et dans beaucoup de cas ce sont elles qui ont provoqué certains événements malheureux au cours desquels il y a eu mort d’hommes.  Il y a un travail de sensibilisation que les femmes du Mali doivent faire en direction des femmes de Kidal pour qu’elles comprennent que leur salut se trouve dans la paix au niveau de la région parce qu’elles sont les premières victimes de la guerre.

Entre tradition et islamisme, pensez-vous que les femmes du nord en général et celles de Kidal en particulier pourront s’affranchir un jour ?

La meilleure façon de gagner l’émancipation de la femme c’est d’envoyer les filles à l’école. Une femme éduquée multiplie ses chances par deux. C’est le rôle des associations féminines de travailler pour la scolarisation des filles. Il faut dépasser le folklore qu’il y a autour de la libération de la femme, des droits de la femme. Le premier droit de la femme et même de l’enfant, c’est d’aller à l’école et lui permettre d’aller le plus loin possible dans ses études. On n’a jamais vu les associations féminines du Maliconstruire des écoles ou donner des bourses aux filles. C’est cela qu’il faut faire. A Kidal, beaucoup de filles sont allées à l’école mais il faut comprendre une réalité, c’est que Kidal a eu son lycée seulement dans les années 1996-1997. Avant cela, les filles de Kidal, d’Abéibara, de Bouréissa, de Tessalit, venaient faire leurs lycées à Gao dans des conditions très difficiles. Ils sont rares les parents qui acceptent de laisser leurs enfants aller à l’aventure sans aucun soutien. Si on veut que les enfants partent à l’école, il faut réaliser des écoles à côté d’eux. Depuis la construction du lycée de Kidal, même s’il n’est pas totalement fonctionnel, les filles de Kidal étudient jusqu’au lycée et certaines vont jusqu’aux études supérieures qu’elles viennent faire  à Bamako.

Le gouverneur peut-il garantir un espace d’échanges entre les associations féminines de Kidal leur permettant de renforcer leurs capacités ?

Il faut dynamiser l’organisation régionale de la société civile à Kidal et faire en sorte qu’elle représente toutes les couches de la société civile : les couches socioprofessionnelles, les notabilités, les jeunes, les anciens combattants, le genre, etc. Les femmes peuvent faire entendre leur voix à l’intérieur de cette organisation. Si elles trouvent que leurs voix ne portent pas au sein de cette organisation, elles ont leurs propres associations et les portes du gouvernorat resteront toujours ouvertes pour elles car cela est un devoir pour le Gouverneur. Il a un rôle d’émancipation de la société civile.

L’idéal serait de créer un forum régional de la société civile pour permettre aux femmes de discuter de leurs problèmes S’il y a un appui que l’administration en général, au-delà du seul gouverneur, doit apporter à l’endroit des femmes, elle le fera comme étant un devoir à accomplir. C’est une obligation.

Dans un élan de solidarité, vous avez, vous-mêmes, construit une école pour les enfants d’Aguelhok ?

Cela est une action à titre personnel car l’Etat ne peut pas tout faire. Si on peut aider des communautés à disposer d’une école de trois à quatre classes à côté de leurs campements, c’est le meilleur moyen d’aider les enfants et leurs familles. Les filles qui sont dans les campements fréquenteront ces écoles car les parents ne s’opposent pas à ce que les filles fréquentent les écoles mais,ils ont peur de les laisser aller loin, hors de leur vigilance et de leur surveillance.

Mon approche en tant que Gouverneur, c’est de multiplier les écoles au niveau des communautés, de revoir la carte scolaire et les méthodes d’enseignement en conformité avec la politique nationale de l’éducation. La région de Kidal a sa spécificité car c’est une région nomade mais les écoles ont été construites dans les centres urbains. La meilleure des choses à faire, c’est de permettre aux nomades d’avoir leurs écoles à coté et être en mesure de se déplacer avec ces écoles, si besoin.En la matière, une recherche est à mener. Par exemple, on peut se fixer un objectif avec un indicateur de zéro enfant non scolarisé en 10 ans et on se bat pour y arriver car ce ne sont pas les moyens qui manquent, c’est plutôt les idées. Une école peut être installée sous une tente, une bâche ou une paillote. C’est plus les idées qui manquent que les moyens pour assurer la scolarisation. Il s’agit de trouver le bon filon avec l’aide de la société civile, des éducateurs, des responsables de l’éducation pour qu’à l’horizon 2035, il y ait zéro enfant non scolarisé dans la région de Kidal. On se donne cet objectif et on y travaille avec les élus locaux : autorités communales, conseil de cercle, conseil régional, etc.

Toutes les infrastructures publiques, école, dispensaire, maternité reviennent toujours aux populations, même si c’est l’état qui les réalise et ce sont les populations qui doivent mettre en place leur comité de gestion qui prendra le relais de l’Etat. La gestion sociale de l’école revient à la communauté. Si nous prenons l’exemple d’un forage réalisé pour les populations, on leur fournit de l’eau mais on ne leur confie pas la gestion pour qu’elles en prennent soin et l’entretiennent, il n’ira pas loin. De même qu’un dispensaire ou toute autre infrastructure au bénéfice des populations, doit être gérée par ces mêmes populations. Il est nécessaire de les impliquer mais l’idéal serait que les besoins soient exprimés par les populations elles-mêmes.

Quel traitement réservez-vous au cas des réfugiés et des populations déplacées de la région de Kidal ?

L’une des priorités, c’est de faire revenir les réfugiés, les populations qui se sont déplacées dans des pays voisins, suite à la crise dans le nord. On doit trouver les moyens de les faire revenir car ce sont des bras valides, des gens qui ont de l’expérience, souvent des travailleurs, des hommes d’affaires, des fonctionnaires de l’Etat qui doivent revenir chez eux pour que chacun apporte sa touche personnelle à la reconstruction. Pour ce qui concerne la région de Kidal, les populations ont connu cinq ou six épisodes d’exil de l’indépendance à nos jours. Il est à craindre que finalement, des gens ne soient tentés de s’établir définitivement dans les pays d’accueil pour échapper à un éternel recommencement.

Comment comptez-vous réussir vos missions entre les différents groupes armés ?

Je suis conscient que la tâche est difficile mais il faut y faire face. Il faut instaurer un dialogue avec les gens, impliquer tout le monde et mettre les gens en confiance. Il faut surtout avoir un comportement, c’est-à-dire, rester neutre et jouer son rôle strict de cadre de l’administration : impartial,  juste, équitable, protéger tous les citoyens et se garder de défendre des intérêts politiques, régionaux, claniques ou autres. L’administration doit rester elle-même et susciter la confiance des citoyens. L’administration, c’est d’abord un comportement. Le comportement des administrateurs doit être irréprochable. Après cela, tout le reste suivra.

«A Kidal, l’administration sera à l’écoute de la société civile en général et des associations féminines en particulier. »

Quel appel lancez-vous en direction des femmes et des jeunes de Kidal ?

Je suis né à Kidal, une ville que je connais très bien. Je connais tous les acteurs sociaux, politiques, économiques et même militaires de la région de Kidal. Dans notre société touarègue, les femmes ont toujours constitué une force et ont toujours été écoutées. Je crois qu’il faut continuer à écouter les femmes, les impliquer dans la gestion, l’élaboration des idées, les propositions, bref, dans toute la marche des collectivités locales. C’est ce qui permettra de prendre en charge toutes les préoccupations. Pour ma part, je peux rassurer les femmes de Kidal que l’administration sera à l’écoute de la société civile en général et des associations féminines en particulier. Mais encore une fois, je lance un appel aux associations féminines de la capitale pour qu’elles nous y aident. Les femmes peuvent beaucoup apporter car, que ce soit dans le processus du développement que celui de la paix, les femmes savent ce qu’elles veulent et font des propositions concrètes qui permettent d’avancer.

Entretien réalisé par N’Dey Tapha SOSSEH et Elisabeth CONDE